{"id":1788,"date":"2025-08-24T11:34:42","date_gmt":"2025-08-24T09:34:42","guid":{"rendered":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/?p=1788"},"modified":"2025-08-24T12:38:37","modified_gmt":"2025-08-24T10:38:37","slug":"le-vertige-comme-experience-philosophique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/?p=1788","title":{"rendered":"Le vertige comme exp\u00e9rience philosophique"},"content":{"rendered":"\n<p><br>Sujet aux vertiges et enclin &agrave; la philosophie, c&rsquo;est en r&eacute;ponse &agrave; l&rsquo;aimable invitation de Gabrielle Vassard-Yu, avec qui j&rsquo;ai eu le plaisir de discuter souvent en plus de recevoir ces pr&eacute;cieux soins, que je livre ces quelques m&eacute;ditations personnelles. Avec l&rsquo;espoir que le novice comme l&rsquo;&eacute;rudit puissent y trouver quelques fragments de r&eacute;confort et de sagesse.<br><br><br>&Agrave; premi&egrave;re vue le vertige, tant dans sa conceptualisation th&eacute;orique que son exp&eacute;rience v&eacute;cue, semble assez &eacute;loign&eacute; des pr&eacute;occupations des philosophes occidentaux de Socrate &agrave; nos jours. Le terme lui-m&ecirc;me se fait rare dans la longue litt&eacute;rature de la philosophie et ses &eacute;chos semblent se concentrer principalement dans deux champs de r&eacute;flexion.<br><br>Premi&egrave;rement celui de l&rsquo;ips&eacute;it&eacute;, c&rsquo;est-&agrave;-dire de l&rsquo;exp&eacute;rience de &ldquo;soi&rdquo; comme un &ldquo;moi&rdquo; irr&eacute;ductible &agrave; tout autre, un &ldquo;soi-m&ecirc;me&rdquo; existant dans sa diff&eacute;rence radicale avec toute alt&eacute;rit&eacute;. En effet, nous autres humains avons la particularit&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre des individus, existant de fa&ccedil;on autonome, mais &eacute;galement des personnes, ayant conscience d&rsquo;exister d&rsquo;une mani&egrave;re tout &agrave; fait singuli&egrave;re en fonction de nos propres id&eacute;es et v&eacute;cus.&nbsp;<br>Cette prise de conscience double est l&rsquo;occasion d&rsquo;un vertige philosophique, d&rsquo;une sensation vertigineuse, qui nous saisit lorsque l&rsquo;on comprend ce que signifie vraiment &ecirc;tre-soi : une terrible solitude ourl&eacute;e d&rsquo;une libert&eacute; inextinguible.<br><br>Deuxi&egrave;mement, par del&agrave; cette forme d&rsquo;isolement du sujet, celui de l&rsquo;union non pas seulement &agrave; autrui mais &agrave; l&rsquo;Autre-m&ecirc;me, cet absolu Un-Tout-Divin dont appellent de leurs m&eacute;ditations et pri&egrave;res les mystiques. Que cette r&eacute;-union soit partielle ou compl&egrave;te, se r&eacute;clamant d&rsquo;une religion particuli&egrave;re ou d&rsquo;une spiritualit&eacute; agnostique, elle est l&rsquo;occasion d&rsquo;une exp&eacute;rience d&rsquo;enthousiasme profond. Une rencontre avec l&rsquo;absolu venant combler le manque d&rsquo;&ecirc;tre du sujet par une forme de sur-abondance bouleversante. Alors que nous pensions &ecirc;tre seuls et autonomes, libres d&eacute;miurges de nos propres existences, nous voil&agrave; reli&eacute;s &agrave; toutes choses par un absolu ineffable, dont le myst&egrave;re laisse cependant entrevoir qu&rsquo;il est source et fin de toute existence.&nbsp;<br>Cette nouvelle prise de conscience est l&rsquo;occasion d&rsquo;un nouveau vertige philosophique, d&rsquo;un sentiment oc&eacute;anique, celui d&rsquo;une union impossible de la personne individuelle &agrave; l&rsquo;absolu Un-Tout-Divin. Nous sommes des microcosmes, harmonies de vacuit&eacute;, vivant la troublante exp&eacute;rience de nous mesurer au macrocosme, harmonie de pl&eacute;nitude.<br><br>Un trait d&rsquo;union essentiel semble se d&eacute;gager de ces deux vertiges philosophiques distincts, oppos&eacute;s mais pourtant si compl&eacute;mentaires, celui de la &ldquo;prise de conscience&rdquo;. En effet, le vertige philosophique semble &ecirc;tre l&rsquo;expression d&rsquo;un accord nouveau ou renouvel&eacute; avec la v&eacute;rit&eacute;, une forme de crit&egrave;re de v&eacute;racit&eacute; &eacute;mergeant de la pratique philosophique lorsqu&rsquo;elle d&eacute;voile quelque pan du r&eacute;el.&nbsp;<br>Cette exp&eacute;rience vertigineuse de renaissance au Vrai-R&eacute;el est tr&egrave;s pr&eacute;cis&eacute;ment l&rsquo;une des grandes aspirations occidentales, n&eacute;e des sagesses antiques et de la philosophie de Platon. Penchons-nous sur le vertige platonicien, pour y r&eacute;v&eacute;ler l&rsquo;accord fondamental se jouant entre l&rsquo;activit&eacute; philosophique et le vertige.<br><br><br>Dans l&rsquo;&oelig;uvre de Platon il existe plusieurs occurrences du mot vertige, certaines n&rsquo;&eacute;tant que des &eacute;l&eacute;ments descriptifs de situations narratives particuli&egrave;res, mais d&rsquo;autres &eacute;tant tr&egrave;s pr&eacute;cis&eacute;ment l&rsquo;occasion d&rsquo;&eacute;tonnements philosophiques : nos fameuses prises de conscience. Si le vertige est la sensation physique de perte d&rsquo;&eacute;quilibre, l&rsquo;&eacute;tonnement est la sensation psychique de perte de rep&egrave;re, remettant tous deux en jeu une stabilit&eacute; imparfaite pr&eacute;&eacute;tablie et invitant le sujet &agrave; trouver de nouveaux appuis plus solides. Ainsi l&rsquo;&eacute;tonnement est-il signe d&rsquo;une attention-acuit&eacute; intellectuelle au Vrai et le vertige celui d&rsquo;une sensibilit&eacute; accrue &agrave; l&rsquo;infini subtilit&eacute; du R&eacute;el.<br>En ce sens, la philosophie proc&egrave;de &agrave; un questionnement des normes commun&eacute;ment admises, re-mettant en jeu la stabilit&eacute; premi&egrave;re de nos certitudes h&eacute;rit&eacute;es, ce en vue d&rsquo;une stabilit&eacute; conceptuelle &eacute;prouv&eacute;e au feu de l&rsquo;exp&eacute;rience et de la pens&eacute;e. Le &ldquo;vertige d&rsquo;&eacute;tonnement&rdquo; platonicien, si l&rsquo;on peut le nommer ainsi, est un pr&eacute;requis n&eacute;cessaire &agrave; l&rsquo;&eacute;laboration de toute pens&eacute;e philosophique conforme au Vrai-R&eacute;el. Prenons deux exemples pr&eacute;cis dans les dialogues de Platon afin de mieux percevoir et comprendre le r&ocirc;le capital du vertige d&rsquo;&eacute;tonnement comme crit&egrave;re de v&eacute;racit&eacute;.<br><br>Dans le dialogue du <strong><em>M&eacute;non<\/em><\/strong>, &agrave; partir du rep&egrave;re [80a], Socrate est pr&eacute;sent&eacute; par son interlocuteur comme une raie torpille, un poisson qui plonge son interlocuteur dans une forme de torpeur&hellip; M&eacute;non est perdu ! Avant de dialoguer avec Socrate il &eacute;tait certain de savoir ce qu&rsquo;&eacute;tait &ldquo;la vertu&rdquo;, mais maintenant que Socrate pique sa curiosit&eacute; et teste la solidit&eacute; de ses convictions, M&eacute;non est pris de vertige et accuse son interlocuteur de l&rsquo;avoir mis volontairement dans l&rsquo;embarras.<br><br><em>&mdash; Socrate, j&rsquo;avais entendu dire, avant m&ecirc;me de te rencontrer, que tu ne fais rien d&rsquo;autre que t&rsquo;embarrasser toi-m&ecirc;me et mettre les autres dans l&rsquo;embarras. Et voil&agrave; que maintenant, du moins c&rsquo;est l&rsquo;impression que tu me donnes, tu m&rsquo;ensorcelles, tu me drogues, je suis, c&rsquo;est bien simple, la proie de tes enchantements, et me voil&agrave; plein d&rsquo;embarras ! D&rsquo;ailleurs, tu me fais totalement l&rsquo;effet, pour railler aussi un peu, de ressembler au plus haut point, tant par ton aspect ext&eacute;rieur que par le reste, &agrave; une raie torpille, ce poisson de mer tout aplati. Tu sais bien que chaque fois qu&rsquo;on s&rsquo;approche d&rsquo;une telle raie et qu&rsquo;on la touche, on se trouve plong&eacute;, &agrave; cause d&rsquo;elle, dans un &eacute;tat de torpeur ! Or, j&rsquo;ai &agrave; pr&eacute;sent l&rsquo;impression que tu m&rsquo;as bel et bien mis dans un tel &eacute;tat. Car c&rsquo;est vrai, je suis tout engourdi, dans mon &acirc;me comme dans ma bouche, et je ne sais que te r&eacute;pondre. Des milliers de fois pourtant, j&rsquo;ai fait bon nombre de discours au sujet de la vertu, m&ecirc;me devant beaucoup de gens, et je m&rsquo;en suis parfaitement bien tir&eacute;, du moins c&rsquo;est l&rsquo;impression que j&rsquo;avais. Or voil&agrave; que maintenant je suis absolument incapable de dire ce qu&rsquo;est la vertu.<\/em><br><br>Socrate se d&eacute;fend alors de n&rsquo;&ecirc;tre qu&rsquo;un fauteur de trouble et s&rsquo;explique. Il ne cherche pas &agrave; montrer qu&rsquo;il saurait ce que les autres ne savent pas, mais simplement la v&eacute;rit&eacute;. N&rsquo;y parvenant seul, il se confronte aux personnes qu&rsquo;il estime afin de cr&eacute;er une dynamique dialectique : un dialogue argumentatif qui, par cette lutte amicale et de bonne foi, parviendrait &agrave; forger des id&eacute;es vraies. Apr&egrave;s tout, comme il l&rsquo;affirme souvent, Socrate n&rsquo;est-il pas celui qui &ldquo;sait au moins qu&rsquo;il ne sait pas&rdquo; ? Hors c&rsquo;est par le dialogue, qu&rsquo;il compte bien atteindre quelques connaissances.<br><br><em>&mdash; Quant &agrave; moi, si la torpille se met elle-m&ecirc;me dans un tel &eacute;tat de torpeur quand elle y met aussi les autres, je lui ressemble. Sinon, je ne lui ressemble pas. Car ce n&rsquo;est pas parce que je suis moi-m&ecirc;me &agrave; l&rsquo;aise que je mets les autres dans l&rsquo;embarras ; au contraire, c&rsquo;est parce que je me trouve moi-m&ecirc;me dans un extr&ecirc;me embarras que j&rsquo;embarrasse aussi les autres. Tu vois bien qu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, parlant de la vertu, je ne sais pas ce qu&rsquo;elle est, tandis que toi, qui le savais sans doute avant d&rsquo;entrer en contact avec moi, tu ressembles tout de m&ecirc;me maintenant &agrave; quelqu&rsquo;un qui ne le sait pas ! Cependant, je veux bien mener cet examen avec toi, pour que nous recherchions ensemble ce que peut bien &ecirc;tre la vertu.<\/em><br><br>M&eacute;non, comprenant que son ami ne cherche pas &agrave; le prendre &agrave; d&eacute;faut mais seulement &agrave; atteindre la v&eacute;rit&eacute; en sa compagnie, est alors apais&eacute; et sa torpeur se change en &eacute;tonnement. D&eacute;sormais d&eacute;barrass&eacute; de ses anciennes certitudes et de sa col&egrave;re de se voir ainsi tout chancelant, comme un nouveau n&eacute;, &agrave; propos de questions qu&rsquo;il pensait ma&icirc;triser, M&eacute;non accepte le dialogue sinc&egrave;re et d&rsquo;un bon pas entre en joute dialectique avec Socrate. Discr&eacute;ditant, l&rsquo;un l&rsquo;autre, les certitudes illusoires dont ils avaient h&eacute;rit&eacute; par habitude ou &eacute;ducation, ils avancent pas &agrave; pas vers des id&eacute;es vraies, des concepts conformes au Vrai-R&eacute;el.<br><br><em>&mdash; [&hellip;] justement j&rsquo;en viens &agrave; me demander avec &eacute;tonnement, Socrate, s&rsquo;il a m&ecirc;me jamais exist&eacute; des &ecirc;tres bons ou, &agrave; supposer qu&rsquo;il y en ait, de quelle fa&ccedil;on ils le deviennent.<\/em><br><br>L&rsquo;&eacute;tonnement est donc bien n&eacute;cessaire &agrave; la recherche du Vrai-R&eacute;el et le vertige incarne physiquement l&rsquo;effet de cet &eacute;veil intellectuel. De m&ecirc;me, le vertige d&rsquo;&eacute;tonnement semble bien &ecirc;tre le pr&eacute;requis &agrave; tout d&eacute;voilement du Vrai-R&eacute;el pour Platon. Lib&eacute;r&eacute; du poids des superstitions et des id&eacute;es re&ccedil;ues, le sujet tangue &agrave; la recherche d&rsquo;un nouvel &eacute;quilibre &agrave; construire &agrave; partir d&rsquo; id&eacute;es vraies.<br>Mais, malgr&eacute; le lien &eacute;vident qu&rsquo;il existe entre vertige et &eacute;tonnement d&rsquo;un point de vue philosophique, la question structurelle du &ldquo;vertige d&rsquo;&eacute;tonnement&rdquo; comme &ldquo;prise de conscience&rdquo; demeure. Pourquoi sommes-nous en proie au vertige physique lorsque nous sommes dans l&rsquo;&eacute;tonnement psychique ?<br><br>Si nous avons esquiss&eacute; l&rsquo;importance du vertige dans la qu&ecirc;te philosophique platonicienne, et par l&agrave;-m&ecirc;me dans toute l&rsquo;histoire de la philosophie occidentale qu&rsquo;il marque durablement de sa pens&eacute;e, l&rsquo;essentiel reste &agrave; venir. Par suite, c&rsquo;est le dialogue du <strong><em>Ph&eacute;don<\/em><\/strong>, &agrave; partir du rep&egrave;re [79c], qui va nous permettre d&rsquo;aller plus loin encore dans notre compr&eacute;hension.&nbsp;<br><br><em>&mdash; Alors une &acirc;me, cela ressemble plus &agrave; ce qui est invisible qu&rsquo;un corps ; lui, en revanche, ressemble plus &agrave; ce qu&rsquo;on peut voir ?<\/em><br><em>&mdash; De toute n&eacute;cessit&eacute;, Socrate.<\/em><br><em>&mdash; Mais ce point-l&agrave;, ne l&rsquo;avions-nous pas justement &eacute;tabli il y a d&eacute;j&agrave; un bon moment, quand nous disions : toutes les fois que l&rsquo;&acirc;me a recours au corps pour examiner quelque chose, utilisant soit la vue, soit l&rsquo;ou&iuml;e, soit n&rsquo;importe quel autre sens (par &laquo; avoir recours au corps &raquo; j&rsquo;entends : &laquo; utiliser les sens pour examiner quelque chose &raquo;), elle est tra&icirc;n&eacute;e par le corps dans la direction de ce qui jamais ne reste m&ecirc;me que soi, et la voil&agrave; en proie &agrave; l&rsquo;errance, au trouble, au vertige, comme si elle &eacute;tait ivre, tout cela parce que c&rsquo;est avec ce genre de choses qu&rsquo;elle est en contact ?<\/em><br><em>&mdash; Oui, absolument.<\/em><br><em>&mdash; Quand, au contraire, c&rsquo;est l&rsquo;&acirc;me elle-m&ecirc;me, et seulement par elle-m&ecirc;me, qui conduit son examen, elle s&rsquo;&eacute;lance l&agrave;-bas, vers ce qui est pur et qui est toujours, qui est immortel et toujours semblable &agrave; soi ? Et comme elle est apparent&eacute;e &agrave; cette mani&egrave;re d&rsquo;&ecirc;tre, elle reste toujours en sa compagnie, chaque fois pr&eacute;cis&eacute;ment que, se concentrant elle-m&ecirc;me en elle-m&ecirc;me, cela lui devient possible. C&rsquo;en est fini alors de son errance : dans la proximit&eacute; de ces &ecirc;tres, elle reste toujours m&ecirc;me qu&rsquo;elle-m&ecirc;me, puisqu&rsquo;elle est &agrave; leur contact. Cet &eacute;tat de l&rsquo;&acirc;me, c&rsquo;est bien ce qu&rsquo;on appelle la pens&eacute;e?<\/em><br><em>&mdash; C&rsquo;est vraiment tr&egrave;s beau, et tr&egrave;s vrai, ce que tu dis, Socrate.<\/em><br><br>Ici, le vertige semble n&eacute; de l&rsquo;interaction entre l&rsquo;esprit, comme r&eacute;alit&eacute; une-stable-&eacute;ternelle, qui s&rsquo;attache &agrave; la fluctuance des corps, comme r&eacute;alit&eacute; multiple-mouvante-p&eacute;rissable. Platon est ce g&eacute;nie qui, entre autres prouesses, permit l&rsquo;accord au sein d&rsquo;une m&ecirc;me pens&eacute;e de sagesses antiques pourtant contradictoires. S&rsquo;il est de notori&eacute;t&eacute; publique que Socrate fut le &ldquo;grand ma&icirc;tre&rdquo; de Platon, qui pour lui rendre hommage en fit le protagoniste principal de ses dialogues, on aurait tort de croire qu&rsquo;il ne fait que rapporter l&rsquo;enseignement de son cher ma&icirc;tre. Platon, nourri des pens&eacute;es qui l&rsquo;ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, inaugure une voie nouvelle qu&rsquo;aucun philosophe ne peut d&eacute;sormais ignorer.<br><br>Socrate se d&eacute;fiait de l&rsquo;&eacute;criture qui fige, et donc tue, le mouvement m&ecirc;me de la philosophie comme qu&ecirc;te de sagesse, d&eacute;sirant ce Vrai-R&eacute;el qu&rsquo;elle ne poss&egrave;de nullement. Il exhorte ses &eacute;l&egrave;ves &agrave; trouver des v&eacute;rit&eacute;s &eacute;prouv&eacute;es et stables &agrave; partir desquelles fonder les normes de la vie en commun dans la cit&eacute;. En plus de la d&eacute;fiance socratique pour les certitudes h&eacute;rit&eacute;es et inertes, Platon h&eacute;rite &eacute;galement d&rsquo;une d&eacute;fiance pr&eacute;socratique envers la fluctuance des exp&eacute;riences au sein d&rsquo;un monde o&ugrave; tout est mouvant. Le jeune Platon n&rsquo;a pas d&eacute;couvert la philosophie avec Socrate, m&ecirc;me s&rsquo;il l&rsquo;a port&eacute;e aux nues gr&acirc;ce &agrave; lui, mais aurait re&ccedil;u un enseignement h&eacute;raclit&eacute;en indirect avant lui.&nbsp;<br>H&eacute;raclite d&rsquo;Eph&egrave;se est ce philosophe pr&eacute;socratique dont la profondeur d&rsquo;esprit lui valu le surnom &ldquo;d&rsquo;H&eacute;raclite l&rsquo;Obscur&rdquo; par ses contemporains. Il est le p&egrave;re de la voie de l&rsquo;oxymore, le Vrai-R&eacute;el &eacute;tant forg&eacute; aux flammes d&rsquo;une lutte harmonieuse entre forces contraires-compl&eacute;mentaires &eacute;manant de l&rsquo;ineffable Un-Tout-Divin. Pour lui tout est dynamique, en mouvement, et rien ne demeure inchang&eacute;, si ce n&rsquo;est ce processus de transformation lui-m&ecirc;me qu&rsquo;il symbolise par le feu. &ldquo;P&aacute;nta rhe&icirc;&rdquo; (&Pi;&#940;&nu;&tau;&alpha; &#8165;&epsilon;&#8150; ), tout passe, tout s&rsquo;&eacute;coule et ne reste jamais identique.<br><br>Cette double prudence qu&rsquo;&agrave; re&ccedil;u Platon en enseignement, se traduit chez lui par une dualit&eacute; au sein m&ecirc;me du Vrai-R&eacute;el : entre la mati&egrave;re changeante composant les choses du monde et les Id&eacute;es-Essences-Formes stables &agrave; partir desquelles elles sont organis&eacute;es et anim&eacute;es. Il faut entendre que dans l&rsquo;ordre des choses physiques tout se meut et se transforme, alors que dans l&rsquo;ordre des choses de l&rsquo;esprit tout est clair et &eacute;ternel.&nbsp;<br>Dans ce contexte cosmique duel, le sujet humain est compos&eacute; d&rsquo;un corps et d&rsquo;un esprit &agrave; premi&egrave;re vue diam&eacute;tralement oppos&eacute;s, mais pourtant unis de fa&ccedil;on relativement harmonieuse pour chacun de nous. Ces &ldquo;contraires-compl&eacute;mentaires&rdquo;, comme aurait pu le formuler H&eacute;raclite, s&rsquo;accordent dans leur dissonance pour jouer une m&eacute;lodie harmonieuse propre &agrave; chaque &ecirc;tre. Aussi le vertige est-il ontologique, inscrit dans l&rsquo;&ecirc;tre m&ecirc;me de l&rsquo;humanit&eacute;.<br><br>Si l&rsquo;esprit humain seul, sans les filtres et perturbations de notre propre corps, pouvait contempler les Id&eacute;es-Essences-Formes du monde directement, par del&agrave; la mati&egrave;re opaque et mouvante qui les re&ccedil;oit, nos pens&eacute;es seraient en accord parfait avec le Vrai-R&eacute;el. Mais nous ne sommes pas d&eacute;sincarn&eacute;s et le monde se donne &agrave; percevoir par le prisme de sa mati&egrave;re.&nbsp;<br>Aussi, ne pouvons nous que tanguer dans notre qu&ecirc;te de sagesse, incarnant l&rsquo;&eacute;tonnant vertige d&rsquo;un esprit usant du seul outil &agrave; m&ecirc;me de le recevoir, un corps, et sommes nous pris d&rsquo;un vertigineux &eacute;tonnement lorsque nous effleurons quelque v&eacute;rit&eacute; pure par del&agrave; son fourreau de mati&egrave;re.&nbsp;<br>Enfin, comment ne pas &ecirc;tre pris d&rsquo;un vertige d&rsquo;&eacute;tonnement lorsque l&rsquo;on s&rsquo;&eacute;veille &agrave; cette v&eacute;rit&eacute; ontologique, le cosmos entier et l&rsquo;humanit&eacute; &agrave; son image, par del&agrave; un paradoxe structurel apparent semblent d&rsquo;harmonieux oxymores. Une prise de conscience de notre dualit&eacute; constitutive qui pourtant, dans l&rsquo;union radieuse des contraires-compl&eacute;mentaires que sont le corps et l&rsquo;esprit, exprime toute la beaut&eacute; d&rsquo;une imperfection humaine sublime de libert&eacute; !<br><br><br><br>Fabien Aurouze,<br>&Eacute;t&eacute; 2024,<br>Lyon.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0)\" class=\"has-inline-color has-theme-pink-color\"><strong>Article publi&eacute; dans la revue &ldquo;BIGIDI&rdquo; : <\/strong><\/mark><\/p>\n\n\n\n<p>AUROUZE, Fabien, &laquo; Le vertige comme exp&eacute;rience philosophique &raquo;,<em> BIGIDI : une revue autour du vertige par Gabrielle Vassard-Yu<\/em>, Premier num&eacute;ro, 2024, p.09-11.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sujet aux vertiges et enclin &agrave; la philosophie, c&rsquo;est en r&eacute;ponse &agrave; l&rsquo;aimable invitation de Gabrielle Vassard-Yu, avec qui j&rsquo;ai eu le plaisir de discuter souvent en plus de recevoir ces pr&eacute;cieux soins, que je&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1789,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[85],"tags":[87],"class_list":["post-1788","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-publications","tag-vertige"],"aioseo_notices":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1788","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1788"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1788\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1796,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1788\/revisions\/1796"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1789"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1788"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1788"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/philosophiepsy.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1788"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}